Casuistique pour le 2nd tour : un choix de raison pour la patrie

Au second tour de l’élection présidentielle, je sais enfin quoi faire, j’ai pris ma décision, pour une raison tout à fait claire, qui m’apparaît suffisante et que j’ai mûrie un peu malgré moi, en tout cas malgré ma réaction à chaud des jours qui suivirent les malheureux résultats du premier tour, où il n’était pas question de voter ni pour Emmanuel Macron ni pour Marine Le Pen. Cette raison, c’est la défense de ma patrie, en laquelle je crois profondément, et l’exposé de mon raisonnement de ces derniers jours mérite je crois d’être partagé, pour précipiter le choix de ceux qui ne l’auraient pas complètement bouclé.

La déception du résultat du premier tour et la colère contre Macron

J’avais une fierté immense d’aller voter dimanche 23 avril pour mon candidat Jean-Luc Mélenchon, j’avais planifié mon vote depuis bien longtemps, je savais qu’il était le seul capable d’ancrer notre France dans le progrès des droits de l’homme, que je savais encore fort peu à la hauteur de la dignité humaine que nous méritions sans doute. Je n’en ai aucune d’aller voter pour le candidat opposé malgré nous à Marine Le Pen. Je suis dérangé d’abord par l’évidence du constat que je ne soutiens intellectuellement pas son projet, mais surtout par l’amère observation que la force de ceux qui l’ont fait gagner me semble bien moins légitime que la nôtre, dont la voix s’élève bien au-delà de cette défaite, et ne se réduit évidemment pas à un construit occasionnel. Nous étions des milliers à faire campagne, plus de sept millions à insérer le bulletin de l’optimisme dans les urnes, nous croyions en des valeurs humanistes et progressistes, nous étions prêts à changer le monde, parce que nous savions qu’il le fallait, que c’était maintenant que tout se jouait. Eux, qui ont voté pour le candidat « du rassemblement », ne se réclamant « ni de gauche ni de droite », en quoi croyaient-ils ? Avaient-ils des convictions aussi fortes que nous ? Portaient-ils comme nous le flambeau d’une France nouvelle, adaptée aux circonstances sociales et climatiques ? Entonnaient-ils des chants qui résonnaient dans leurs cœurs, serrés, encore engourdis des événements des dernières années qui ont bouleversé le monde ? Se souvenaient-ils eux des combats qui ont été menés pour les droits sociaux, pour des acquis qu’aucun misérable impératif économique de court-terme ni aucune obligation fédérale ne peuvent supprimer ?

De toute évidence non, ils n’ont pas bien réfléchi, parce qu’ils ont été nombreux à voter pour un plan marketing, pour la démonstration de communication la plus réussie de la cinquième République… La facilité les a emportés, résultat à la fois de l’ennui récurrent de se positionner à droite ou à gauche et de la fainéantise, surtout chez les jeunes. Je ne blâme pas les électeurs déçus par les politiques libérales et socialistes qui se sont succédées depuis cinquante ans, ni ceux qui croient en un parti du centre, avec de vraies convictions et qui ne piochent pas des deux côtés pour faire plaisir à tous, je blâme tous ceux qui ont cru que la nouveauté et le changement pouvaient venir de cet homme, leur nouvel idole, qui s’est contenté avec élégance de briser le rêve de millions de français, d’insoumis, en leur subtilisant des concepts et en les redéfinissant avec facilité par un opportunisme dégoûtant. J’ai souvent dit et je le répète que le populisme de Marine Le Pen consistait en une grossière simplification de la réalité, la stratégie d’Emmanuel Macron, de nature différente, possède la même fonction : ne rassemblant pas par le fond, mais par la forme, profitant allègrement des apparences, se servant d’un moment de l’histoire où effectivement les clivages paraissent moins évidents. Cela est dangereux, les gens vont finir par croire que la droite et la gauche peuvent se réconcilier… pas question ! Cela serait un désastre, ces deux mots cachent deux visions du monde tout à fait opposées, les recouper en un projet politique d’accord, mais en une philosophie, jamais !

Nous, nous ne sommes jamais tombés dans cette facilité, parce que nous pensons que les enjeux contemporains méritent que les idées soient à leur hauteur, et nous avons toujours dépassé les stratégies opportunistes, notre candidat a mené la campagne des idées la plus sincère, la plus féconde de toutes. Nous nous sommes adaptés aux changements que nous observions, nous voulions que la République française, dont nous chérissons l’histoire et la puissance, s’adapte à ces changements, et pour cela il fallait faire le deuil de la vieille constitution, que nous jugions obsolète, et en adopter une nouvelle, « pour que viennent les jours heureux ». Mais leur lumière, de ces jours, en nos cœurs, ne s’exprimera plus, c’est fini, à la place tout continuera à sombrer dans le capitalisme sauvage, et il faut accepter, laisser entrer son obscurité dans nos maisons, car voilà, c’est fini. C’est fini, mais pour combien de temps ? Pour cinq ans ? Dix ans ? Non, nous nous relèverons bien avant, dès le 8 mai prochain nous poursuivrons le combat, nous renforcerons les rangs des Insoumis, car nous croyons fermement qu’ils expriment la force du peuple, de ses droits et de la plénitude des clauses du contrat qu’il a consenti avec l’État.

Pour autant, la colère doit-elle l’emporter sur la raison ?

Je ne crois pas. Je suis parti de mauvaises prémisses dans mon raisonnement de la semaine dernière, j’ai cru que ma fierté, celle qui me faisait dire : « Tant pis, qu’ils se débrouillent les électeurs de Macron, c’est leur responsabilité maintenant ! », elle seule pouvait gouverner, par-dessus ma raison, lorsque qu’il fallait prendre une décision pour le second tour. Or je me suis trompé, cette fierté, c’est une modalité de mon ressenti, et le vote ne peut se fonder sur un ressenti, puisqu’il est l’expression pleine et assumée d’une opinion qui ne se limite pas à des convictions mais aussi à ce que j’appelle une intelligence de l’adaptation. Et sur le fondement de cette « capacité » humaine, c’est la raison qui m’affirme que ce n’est pas parce qu’Emmanuel Macron n’est pas légitime qu’il ne faut pas voter pour lui, en raisonnant ainsi nous confondons l’acte déterminé et l’acte symbolique, or le déterminisme n’est qu’une mécanique tandis que le symbole implique le consentement. Il faut alors que nous sachions nous métamorphoser en électeurs déterministes plutôt que symbolistes. Nous ne voterons pas pour des idées mais contre d’autres que l’abstention ou le vote blanc ne sauraient contester, précisément parce qu’ils seraient tous les deux les expressions de notre incapacité à nous adapter à une situation peu favorable, niant ainsi la finesse dont nous avons fait preuve depuis bien longtemps dans les rangs des insoumis. Contester le Front National, nous l’avons déjà fait, nous le referons, mais il faut le faire ce dimanche en particulier, et accepter de voter mécaniquement, avec recul, pour le candidat par défaut, dont nous aurons largement le temps de combattre les idées réactionnaires plus tard, car la démocratie, qui perdurera malgré tout, nous le permet.

En outre, en guise d’argument décisif et après la fracassante démonstration de populisme que nous a livré Madame Le Pen lors du débat de l’entre-deux-tours, il faut insister sur l’abomination qu’elle représente, avec son parti, pour notre grande nation. Elle joue un jeu dangereux à la fois vis-à-vis de la persistance de notre contrat social et malhonnête vis-à-vis des citoyens qui y ont consentis. Sa stratégie est fondée sur la haine et l’opposition systématique à tout système préétabli, se révélant profondément simpliste et contribuant à abaisser les citoyens, à les empêcher d’utiliser leur raison, en leur faisant croire que les problèmes se règlent drastiquement, parce que de toute façon tout est la faute du grand méchant « mondialisme », des immigrés, des médias, de l’Europe. Mais si c’était si simple… Véhiculer de telles facilités de raisonnement contribue à réduire la valeur démocratique à une simple querelle de forces qui s’opposeraient, et dont les conflits seraient réglés par quelques mesures en apparence antisystème. Bref, Marine Le Pen voudrait détruire le contrat que l’on a mis tant d’années à élaborer en France au prix de guerres et de révolutions pour la justice et l’égalité.

Lors du débat du second tour, elle m’a fait beaucoup de peine en osant prétendre être digne de la France, quel outrage que de le croire ! Quelle décadence que ce serait ! Marine Le Pen est antipatriotique, parce qu’elle nie notre multiculturalisme, elle est antihumaniste, parce qu’elle prône la haine avant l’amour et elle n’est pas à la hauteur de notre esprit national, parce qu’elle néglige notre intelligence millénaire. Marine Le Pen insulte tous les français, elle n’est pas digne de son pays, elle le méprise avec une impétueuse facilité, et cela n’est pas supportable. La France mérite beaucoup mieux que cette femme, ses idées devraient être enterrées à jamais, parce qu’elles déposent avec brutalité un voile noir bien plus épais et plus sombre que celui du capitalisme – que nous combattons – au sein de nos contrées, au cœur de nos campagnes, celui de l’ignorance.

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