Européennes : Quels enjeux et quelle stratégie adopter face au « système » ?

Quelle est la meilleure option pour montrer son opposition au système actuel ? Faut-il refuser de participer à un jeu dont les dés sont pipés ou alors faut-il le « hacker » de l’intérieur, au risque de le légitimer ? Autant de questions que vous vous posez si vous refusez l’ordre établi et souhaitez un changement profond de régime politique avec l’instauration d’une (vraie) Démocratie. Pour tenter d’y répondre, il convient déjà de resituer le contexte et les enjeux du scrutin européen du 26 mai.

On vote pour quoi au fait ?

Sûrement aurais-je dû écrire « qui élit-on ? », car élire n’est pas voter. Nous allons donc élire nos 74 représentants (79 après le Brexit), qui siégeront au Parlement Européen. Ce parlement, fort de 751 eurodéputés (705 après le Brexit) est une des quatre composantes politiques de l’Union Européenne avec le Conseil européen, la Commission européenne et le Conseil de l’UE. On peut considérer qu’il est une sorte d’Assemblée Nationale au niveau européen mais ses prérogatives législatives sont plus limitées. En effet il ne construit pas les directives (sortes de supra-lois européennes) seul, mais avec le Conseil de l’UE (qui regroupe les différents ministres des États membres) dont le pouvoir est plus important. Néanmoins, de part sa légitimité « démocratique », le Parlement exerce un contrôle sur les autres institutions de l’Union. Il élit (ou plutôt valide) par exemple les commissaires (un par pays, Pierre Moscovici étant le commissaire français) et le président de la commission européenne (Jean-Claude Juncker actuellement), mais ceux-ci sont proposés par le Conseil européen (chefs d’États et de gouvernements des pays de l’UE). Ce sont ces commissaires qui ont l’initiative législative. En résumé, le Parlement Européen co-construit, avec le Conseil, les directives et règlements européens sur la base de propositions de la Commission. Si vous n’avez pas tout compris, vous devriez y voir un peu plus clair avec l’illustration ci-dessous.

Système politique de l’Union Européenne
Par ParaBenT traduction de 111Alleskönner — Travail personnel traduction de Political system of the European Union, CC BY-SA 3.0

En réalité, pour changer radicalement la politique menée au niveau européen, il faudrait que le Parlement ET une majorité des gouvernements des pays membres soient hostiles au système capitaliste néolibéral. Ceci relativise l’impact immédiat et les conséquences de l’élection du 26 mai prochain. D’autant plus que les « partis du système » n’ont aucun mal à s’allier au niveau européen lorsqu’il s’agit de voter certaines directives ou désigner tel ou tel commissaire, faisant ainsi tomber les masques.

Un scrutin à la proportionnelle à l’avantage des « grands partis »

Comme d’habitude serait-on tenté de dire. Pour une fois, nous avons la chance de pouvoir voter dans un scrutin majeur, à la proportionnelle, sur une circonscription nationale unique. Alors, enfin une véritable élection représentative des sensibilités politiques des français ? Et bien pas vraiment, voire pas du tout. Car le diable se cachant dans les détails, seules les listes ayant obtenu au moins 5% des suffrages bénéficient d’un nombre de sièges proportionnel à leur nombre de voix (1). Donc si sur les 34 listes candidates (2), 30 d’entre elles n’obtiennent pas 5%, seules 4 listes se partageront les 74 sièges attribués à la France (puis 79 si le Brexit a lieu). Et ce, même si les 30 autres listes représentent au total 50% des suffrages exprimés. Oui, car évidemment on ne parle même pas des votes blancs et nuls qui sont décomptés mais ne pèsent pas sur les résultats du scrutin.

En clair, plus il y a de listes sur la ligne de départ, plus la probabilité pour les « grands partis » d’obtenir de nombreux sièges est importante et ce même si leur score est moins important. Ce paradoxe s’explique par une plus grande dilution des voix qui rend totalement inaccessible le seuil des 5% pour des listes qui ne bénéficient d’aucune couverture médiatique. Et ce n’est pas une mince affaire. Plus d’élus, c’est plus d’argent public, plus de temps de parole dans les médias etc.
Évidemment les partis de gouvernement ne s’y sont pas trompés lorsqu’ils ont choisi le seuil… maximum autorisé de 5%. En effet, selon les règles électorales de l’UE, les circonscriptions qui comptent plus de 35 sièges, ce qui est le cas de la France, doivent fixer un seuil compris entre 2% et 5% (3). Voilà pour la désormais traditionnelle manipulation électorale.

Un scrutin à valeur de référendum dans le contexte actuel

Si les scrutins de mi-mandat présidentiel sont toujours plus ou moins des référendums pour ou contre le gouvernement en place et leur sont d’ailleurs rarement favorables, ces élections européennes tombent à un moment tout particulier. Un peu plus de 6 mois après le début du mouvement des « gilets jaunes », dans un contexte de défiance extrême envers le pouvoir et le système politique en général, comme rarement nous l’avons connu sous la Vème République. Il est évident que chacun des commentateurs de la vie politique va scruter les résultats pour en tirer des conclusions exhaustives. De ce point de vue, le résultat brut, au-delà des sièges glanés au Parlement, aura toute son importance. Une liste LREM à 20% serait vue comme un échec, d’autant plus si elle n’est pas en première position, et davantage encore si le taux d’abstention est important. En revanche, si En Marche arrive en tête du scrutin avec un score supérieur à 25% et un taux de participation relativement élevé (il n’a plus dépassé les 50% depuis 1994 (4)), alors Emmanuel Macron sortirait renforcé de cette élection.

L’abstention est-elle la meilleure arme contre le « système » ?

On l’a déjà dit, de par ses règles, le scrutin est déjà plus ou moins faussé. Il l’est totalement si l’on regarde les temps de parole attribué aux différentes listes (5). Les « grands partis » trustent l’antenne, tandis que les « petites listes » ont à peine quelques miettes. Inutile de préciser que la presse écrite qui appartient à l’oligarchie ne va pas rééquilibrer les choses. Au contraire, on assiste à une incroyable propagande médiatique qui vise à instaurer un duel entre LREM et le RN. Le fameux « populistes contre progressistes » qui ne veut strictement rien dire. Au mieux ils y ajoutent LR comme « 3ème homme ». Le système néolibéral contre son assurance vie avec la droite conservatrice en tant qu’arbitre… Avouez que ça fait rêver !
On connait l’impact d’une telle propagande sur le résultat des élections. « Je ne crains pas le suffrage universel, les gens voteront comme on leur dira. » disait Tocqueville en 1848. Cette citation est bien évidemment toujours valable. Alors faut-il participer à ce qui s’apparente à une mascarade au risque d’offrir une légitimité à son résultat ? Faut-il accepter le jeu de l’élection de représentants qui est par définition anti-démocratique ? Ne faut-il pas considérer les élections européennes comme nulles et non avenues après la trahison du référendum de 2005 ?
Le taux d’abstention est toujours le premier chiffre disponible et commenté lors d’une élection, et il est souvent considéré comme un baromètre de la vitalité « démocratique » d’un pays. Une abstention massive couplée d’une amplification du mouvement de protestation actuel pourrait en effet marquer un tournant historique dans notre rapport au « système représentatif ». Nombreux sont ceux qui y voient une occasion unique de renverser la table, Juan Branco en tête.

Oui mais voilà, est-ce vraiment réaliste ? Allons-nous assister à la chute du « système » à l’issue d’un scrutin européen marqué par une forte abstention ? J’aimerais sincèrement y croire, mais il est malheureusement raisonnable d’en douter. Le taux de participation traditionnellement faible lors de ce scrutin n’aide pas, car il permettra aux éditorialistes de balayer l’abstention par un : « Comme d’habitude lors des élections européennes, les français ne se sont pas déplacés car il faisait beau / car c’était la fête des mères / car ils ne s’intéressent pas à la politique… » Attention, je respecte profondément les abstentionnistes de conviction et je comprends qu’on puisse vouloir boycotter le scrutin européen, j’essaie simplement d’analyser la situation de façon pragmatique.
De plus, si le taux de participation est très commenté en ouverture, il s’efface rapidement derrière les scores des différentes listes, qui pourtant n’auraient pas la même portée si on les ramenait à l’ensemble du corps électoral, preuve en est avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Ne vous en faites pas pour eux, ils ont l’art et la manière de s’octroyer une légitimé démocratique, même si celle-ci est inexistante.

Alors comment voter pour peser sur le résultat ?

Tout d’abord, et même si je suis un fervent partisan du vote blanc (si celui-ci était comptabilisé dans les suffrages exprimés) en faire usage serait une double erreur. En effet, voter blanc ferait grimper le taux de participation sans avoir le moindre impact sur le résultat final. Une aubaine pour les partis du système. De plus, la diversité des candidatures permet de reporter cette voix sur une petite liste « anti-système ». On peut notamment citer le Parti Pirate, la liste Décroissance 2019 ou encore le Mouvement pour l’Initiative Citoyenne, liste tirée au sort qui défend le RIC. Pour un vote blanc « utile » vous avez donc l’embarras du choix. Pensez simplement à imprimer le bulletin (disponible sur leur site) car vous ne le trouverez sûrement pas dans vos bureaux de vote, faute de moyens.

Ensuite, Il me paraît évident qu’il faut fuir comme la peste les partis traditionnels , d’En Marche au RN en passant par le PS, LR ou l’UDI qui sont tous des fervents partisans du capitalisme financier et/ou qui ont voté depuis des dizaines d’années des lois plus sécuritaires et liberticides les unes que les autres au parlement européen ou dans l’hémicycle. Pour le reste chacun est libre, selon ses convictions, de mettre le bulletin qu’il souhaite dans l’urne afin de « faire barrage », non pas à Marine Le Pen ou à Emmanuel Macron, mais au « système » dans son ensemble. Il est peu probable qu’une liste écrase le scrutin et rafle une majorité de sièges, y compris si seulement 4 ou 5 listes franchissent le seuil des 5%. Alors seul le résultat brut va réellement compter aux yeux des observateurs et autant impacter le pourcentage de ces listes. Dans ces conditions et compte tenu des conséquences limitées du scrutin du 26 mai sur la politique menée à Bruxelles, votez pour la liste que vous estimez la plus proche de vos valeurs et de convictions, peu importe si les sondages la donnent à 2% ou 10%. Chaque bulletin pour une liste d’opposition radicale, c’est une décimale en moins pour les partis du système. Et avec un peu chance, qui sait, Macron pourrait perdre son référendum sans que Le Pen ne le gagne réellement non plus.

Pour finir, je ne crois pas que voter aux européennes vaille adhésion au « système » ou allégeance au régime représentatif. Au contraire, même si la course est faussée et déloyale, nous avons plus de chances d’enrayer la machine de l’oligarchie en lui mettant des bâtons dans les roues, aussi petits soient-ils, qu’en déclarant illégale son inexorable marche en avant. Tant que nous ne serons pas des millions dans la rue pour reprendre notre destin politique en main, nous n’avons guère d’autre choix.


Références :
1. Européennes 2019 : comment se passent les élections en France : https://www.vie-publique.fr/actualite/dossier/europeennes-2019/comment-passent-elections-france.html
2. Élections européennes 2019 : liste des candidats : https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Elections-europeennes-2019/Elections-europeennes-2019-liste-des-candidats
3. Le Parlement Européen : modalités d’élection : http://www.europarl.europa.eu/ftu/pdf/fr/FTU_1.3.4.pdf
4. Taux de participations aux élections européennes : http://www.europarl.europa.eu/elections2014-results/fr/turnout.html
5. Élections européennes : comment sont déterminés les temps de parole des candidats ? : https://www.francebleu.fr/infos/politique/elections-europeennes-comment-sont-determines-les-temps-de-paroles-des-candidats-1557739726

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