Fichage des « gilets-jaunes », loi « anti-casseurs » : En Marche vers l’autoritarisme

La loi « antiterroriste » inscrivant les mesures de l’état d’urgence dans le droit commun, promulguée en octobre 2017, ne leur aura donc pas suffi. La répression sans précédent du mouvement des « gilets jaunes » (1) non plus. Chaque mesure de ce gouvernement nous rapproche un peu plus de l’univers orwellien de 1984.
Le prétexte n’est donc pas le terrorisme cette fois-ci mais les « casseurs ». La commission des lois de l’Assemblée Nationale vient d’enregistrer une proposition de loi « visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs » (2) basée sur un texte adopté par le Sénat (majorité LR) en octobre dernier. Sa principale mesure (article 2), qui a été conservée par les députés, est l’interdiction administrative de manifester pour une personne dont « il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public » et qui par exemple « entre en relation de manière régulière avec des individus incitant, facilitant ou participant à la commission de ces mêmes faits. » Pour faire simple, le préfet de police pourra, sans qu’aucune décision de justice vienne confirmer la culpabilité de l’individu, l’empêcher de manifester sur de simples soupçons ou pour ses relations. Le même article prévoit que la personne pourra répondre à une convocation des autorités pendant la manifestation, soit pointer, comme c’est le cas pour les supporters fichés comme « hooligans ». Or c’est trop vite oublier que manifester est un droit fondamental et comme l’a très clairement expliqué le politologue Clément Viktorovitch, toute restriction de ce droit est extrêmement inquiétant car « c’est une des frontières entre la démocratie et l’autoritarisme » (voir vidéo ci-dessous). On note aussi à l’article 4 que « dissimuler volontairement, totalement ou partiellement son visage » au cours d’une manifestation où « des troubles à l’ordre public (…) risquent d’être commis » sera désormais criminalisé et puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000€ d’amende… Plus question de se protéger du gaz lacrymogène ou tout simplement de manifester discrètement.


Lors de son interview du 7 janvier sur TF1 (3), Édouard Philippe annonçait donc la création d’un fichier de personnes interdites de manifestations. C’est précisément l’objet de l’article 3, puisqu’il ajoute les personnes qui ont « l’interdiction de participer à des manifestations sur la voie publique » au fichier des personnes recherchées au titre des décisions judiciaires (article 230-19 du code de procédure pénale) aux côtés notamment des interdictions de stade ou des interdictions de sortie du territoire.
Et en matière de fichage, nous ne sommes pas au bout de nos surprises ! Le Canard Enchaîné nous apprend dans son édition du 23 janvier (4) que le ministère de l’Intérieur a transmis début janvier une instruction secrète demandant au Service central de renseignement territorial (SCRT) de « recenser systématiquement et nominativement les meneurs du mouvement des gilets jaunes » sur les ronds-points etc… Les fiches sont particulièrement détaillées, de son « influence sur les réseaux sociaux » au « financement du mouvement » en passant par son « implication associative », la « Place Beauvau » veut tout connaître de ces individus. Un fichier totalement clandestin puisqu’il n’est pas déclaré à la CNIL. Selon le palmipède, le gouvernement chercherait même à interpeller et/ou établir le contact avec certains meneurs pour « en faire des balances » sur la base de ces renseignements.
Des révélations extrêmement inquiétantes mais qui mettent en lumière des pratiques illégales (malheureusement de moins en moins) et répandues (5), qui ne font que confirmer une tendance de fond dans les « démocraties occidentales ». Les mots d’Edward Snowden à propos de la surveillance de masse et de la perte de nos droits résonnent tout particulièrement dans ma tête lorsque j’écris ces lignes (voir vidéo ci-dessous).


Tous surveillés, tous fichés, et bientôt la fin de l’anonymat sur internet ? C’est en tout cas un souhait formulé par Emmanuel Macron lui-même (6) lors de son déplacement à Souillac le 18 janvier dans le cadre du « grand débat national ». Sauf que là encore il oublie que « l’anonymat constitue un droit associé à la liberté d’expression et de communication et au droit à la vie privée. Il est reconnu comme tel au niveau international, notamment par la Cour européenne des droits de l’Homme » comme le rappelle Félix Tréguer, de La Quadrature du Net.
Alors, ce gouvernement « libéral » se présentant comme « défenseur des libertés et de la démocratie », serait-il en train de dangereusement dériver vers un autoritarisme qui ne dit pas son nom ? Nous vous avons posé la question, sur Facebook et Twitter et à une écrasante majorité (entre 93% et 96% sur plus de 17200 votes) vous répondez par l’affirmative. Les consultations sur les réseaux sociaux sont évidemment biaisées, mais un tel résultat peut difficilement être ignoré. Les français ne sont pas dupes.
Vers quelle société nous amènent-ils ? Je ne sais pas mais il est difficile de ne pas faire la comparaison avec 1984 de George Orwell. En revanche, il y a des motifs d’espoir et nous avons (encore) les moyens de résister. Les « gilets jaunes » en sont la preuve. Malgré l’incroyable répression policière du mouvement et les incessantes campagnes de décrédibilisation et de déstabilisation dont ils font l’objet, ils sont toujours là, week-end après week-end. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils sont notre « dernier espoir » mais il est légitime de se demander si un soulèvement populaire et spontané d’une telle ampleur sera possible à l’avenir. La réponse se trouve peut-être aussi sur internet où il subsiste un « monde libre », et il ne tient qu’à nous de rejoindre des réseaux sociaux libres et décentralisés comme Diaspora* ou Mastodon qui ne collaboreront pas avec les États (7) et ne confieront pas le contrôle de l’information aux « médias mainstream ». Contre le « Big Brother » néolibéral, le combat ne fait que commencer.

« Quand un changement social a commencé, il ne peut plus être inversé. Vous ne pouvez pas deséduquer quelqu’un qui a appris à lire. Vous ne pouvez pas humilier quelqu’un qui ressent de la fierté. Vous ne pouvez pas oppresser un peuple qui n’a plus peur. » César Chávez

 

Références :
1. Gilets Jaunes : Des violences policières jamais vues – David Dufresne : https://youtu.be/lp1LoauFhds
2. Proposition de loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs (texte de la commission) : http://www.assemblee-nationale.fr/15/ta-commission/r1600-a0.asp
3. Edouard Philippe sur TF1 le 7 janvier : https://www.lci.fr/politique/gilets-jaunes-ils-n-auront-pas-le-dernier-mot-ce-qu-il-faut-retenir-de-l-interview-d-edouard-philippe-sur-tf1-2109477.html
4. Macron ressuscite les RG pour ficher les gilets jaunes, Le Canard Enchaîné du 23 janvier 2019 : http://www.libreactu.fr/wp-content/uploads/2019/01/Article-du-Canard-Enchaîné-fichage.jpg
5. Fichage de données : c’est illégal, mais cela ne vous regarde pas : https://www.lemonde.fr/societe/article/2017/11/18/fichage-de-donnees-c-est-illegal-mais-cela-ne-vous-regarde-pas_5216961_3224.html
6. Fin de l’anonymat sur le Web: les limites du projet d’Emmanuel Macron : https://www.bfmtv.com/tech/fin-de-l-anonymat-sur-le-webles-limites-du-projet-d-emmanuel-macron-1616925.html
7. La France et Facebook vont collaborer pour lutter contre la haine sur le réseau social : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/11/12/l-etat-francais-et-facebook-vont-collaborer-pour-lutter-contre-la-haine-sur-internet_5382502_4408996.html

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3 réactions sur “Fichage des « gilets-jaunes », loi « anti-casseurs » : En Marche vers l’autoritarisme”

  1. […] le Conseil Constitutionnel a statué ce jeudi 4 avril (1) sur les différents articles de la loi dite « anti-casseurs » (2). Si il a jugé conforme à la Constitution les dispositions des articles 2, 6 et 8 portant […]

  2. […] 66 de la Constitution). Cela explique le caractère disproportionné de certaines peines. Avec la loi en préparation, ce sera pire : ce ne sera même plus le procureur, mais le préfet qui interdira de manifester. […]

  3. David

    L’anonymat n’est qu’une illusion sur internet. N’importe quel initié en informatique peut trouver le nom l’adresse etc. de n’importe quel compte twitter ou facebook.

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