Le mouvement des sans-cravate

Petite uchronie révolutionnaire.

Comme tous les mouvements d’ampleur mondiale, il est extrêmement difficile de remonter jusqu’à l’élément déclencheur, le « patient zéro » qui a contaminé la plupart de ses congénères sans même en avoir conscience. L’élection de Trump, le vote pour le Brexit, les mauvaises nouvelles sur le climat et la biodiversité ont sans doute pesé dans la balance, mais en France, c’est l’arrivée d’une poignée de députés de la France Insoumise dans l’hémicycle qui a servi de catalyseur.

La contestation était déjà bien installée et la défiance énorme à l’égard de la démocratie qui n’avait de représentative plus que le nom. L’affaire Fillon avait achevé de convaincre l’opinion de l’inutilité d’une classe politique corrompue jusqu’à l’os et détachée de toute réalité. Même à l’extrême-droite, la piteuse prestation de Marine Lepen au débat télévisé du deuxième tour avait démobilisé l’électorat frontiste qui se mit en quête, à son tour, d’autres moyens d’actions.

La société civile et tout ce qu’elle comptait d’associations, d’intellectuels, de scientifiques, de syndicats, tournait en rond sur ses acquis et ses habitudes, défilant de Bastille à Nation avec des banderoles, produisant des tribunes alarmistes, scandant des slogans de plus en plus émoussés en face d’un gouvernement sourd et déterminé à déchiqueter façon puzzle les derniers vestiges du CNR. Les retraites, le code du travail, le statut des fonctionnaires, tout était en voie de démantèlement avec la complicité évidente des médias appartenant aux grands groupes industriels, financiers et militaires qui martelaient jour après jour qu’il n’y avait aucune alternative à ces réformes.

A l’aube du cinquantième anniversaire de Mai 68, la pilule était amère et le ressentiment tenace. Tous les mouvements organisés, tous les représentants, même syndicaux, avait failli. Les méthodes de management sournoises employées depuis le début des années 80 avaient permis d’éparpiller les forces de contestation en morcelant les horaires, en empêchant les rassemblements d’employés, en organisant le chantage à l’emploi… Chacun avait l’impression de jouer contre tous les autres au jeu mortifère du marché organisé par une poignée de puissants.

Les conducteurs de taxis pestaient contre les indépendants qui eux se plaignaient des fonctionnaires qui eux-mêmes remettaient en cause le statut des cheminots… Tout le monde était l’ennemi de quelqu’un, et refusait en conséquence de défiler à ses côtés. L’heure était venue de trouver une autre forme de mobilisation et c’est François Ruffin, presque malgré lui, qui instilla l’idée fondatrice du mouvement révolutionnaire en se présentant dans l’hémicycle la chemise hors du pantalon et dépourvu de l’accessoire-symbole de la domination moderne : la cravate.

Ses interventions maladroites et à la limite de la démagogie avaient eu le mérite de faire prendre conscience aux plus exploités de leur nombre et de leurs conditions de travail de plus en plus déplorables. Les auxiliaires de santé, les femmes de ménage, les aides-soignantes, les infirmières, les employés, les ouvriers à la chaîne ont tous pu se reconnaître dans les propos de l’insoumis et ont relevé la tête pour enfin identifier l’ennemi qui profitait indûment de leur travail en les écrasant chaque jour un peu plus : celui qui porte la cravate.

Mais il restait à trouver un moyen de combattre cet ennemi maintenant désigné. Alors que les mouvements de grève amputaient les salaires et agaçaient aussi les honnêtes travailleurs et les petites gens, voire servaient les intérêts de la classe dominante qui en profitait pour délocaliser le peu de production qui restait en France, de nouvelles formes d’actions inspirées de mouvements non-organisés comme Anonymous virent le jour. Il s’agissait de gripper la machine pour de bon, en pratiquant le sabotage méthodique et sélectif de tout ce qui la maintenait en fonctionnement. Après tout, les résistants eux-mêmes sabotaient les lignes de chemin de fer pour faire face à un oppresseur apparemment tout puissant. Dans le monde moderne et l’ennemi enfin identifié, les petites mains avaient le pouvoir d’enrayer les rouages de la haute-société sans impacter le quotidien des travailleurs.

C’est dans les commentaires d’un blog anonyme tenu par une femme de ménage que l’on a trouvé les premiers témoignages d’un sabotage conscient et ciblé. L’agent d’entretien d’un ministère dont le nom n’était pas cité y expliquait comment avec un peu de plâtre et du papier toilette, elle avait bouché les sanitaires utilisés par le ministre et ses plus proches collaborateurs, empuantant les bureaux et les salles de réunion où les ambassadeurs et autres chefs d’entreprise du CAC 40 se rencontraient régulièrement sous les dorures et aux frais de la République. Quelques jours plus tard, c’est le chauffeur d’un président de Région qui disait avoir fait le coup de la panne à son élu de patron, en pleine nuit pluvieuse, et l’avait obligé à marcher trois kilomètres sur le bas-côté spongieux d’une vulgaire nationale jusqu’au prochain village. Un administrateur système d’une grande entreprise de publicité avait ensuite dévoilé les emails compromettant de son directeur avec une élue « En Marche ». Bientôt, les témoignages affluèrent et un site fut créé pour les rassembler tous. Comme le site « Vie de merde » récapitulait toutes les mésaventures des humains ordinaires, le site des « sans cravate » énuméra les blagues potaches ou les sabotages plus vicieux orchestrés par tous les oubliés de la croissance, tous les exploités et tous les exclus d’une société de plus en plus inégalitaire.

Sans qu’on puisse déterminer comment l’idée avait pu traverser l’Atlantique, presque au même moment, le « no-tie movement » (Mouvement des sans-cravate) fit son apparition sur le forum « 4Chan », berceau des contestations « anonymous » et des mouvements « occupy ». Avec le sens de la démesure et du spectacle américain, les choses prirent alors des proportions inattendues. Plus aucun dirigeant ne pouvait tenir une allocution publique ou télévisée sans devoir essuyer des larsens ou d’autres problèmes techniques, sans que l’on ne puisse jamais déterminer s’ils étaient le fait des techniciens eux-mêmes ou de quelques geeks dans le public qui perturbaient les signaux électriques à l’aide d’appareils bricolés dans des garages en suivant des tutoriels sur Youtube. Les journaux papier les plus prestigieux étaient distribués avec de fausses interviews qui faisaient tenir à Bill Gates ou Hillary Clinton des propos totalement décalés, les articles ayant été piratés juste avant le passage sous presse, au nez et à la barbe des rédacteurs en chef totalement désespérés.

Pendant ce temps, les gens normaux n’avaient à subir aucun des désagréments habituels des mouvements de contestation traditionnels. Au contraire, les situations prêtaient à rire et invitait à participer à son tour, chacun avec ses capacités de nuisance. Ainsi, dans plusieurs boulangeries de Paris situées près des grands lieux de décisions, une file d’attente spéciale « avec cravate » fut constituée et était servie après que tous les sans-cravate aient pu acheter leur pain. Les voitures haut de gamme commencèrent à tomber en panne bien plus souvent que les autres, sabotées dès la chaîne de montage, et leur réparation prenait des semaines voire des mois. Des pastilles de chlore destinées à l’entretien des piscines des hôtels de luxe furent remplacées par du bicarbonate de soude, ce qui avait pour effet de produire une mousse abondante et effervescente dans les bassins.

Rapidement, les employés de banque, cadres intermédiaires, commerciaux qui ne portaient l’accessoire vestimentaire que par obligation professionnelle tombèrent la cravate pour ne plus subir la vindicte et les représailles de la population, grossissant encore les rangs des contestataires. Bientôt seuls les fameux 1% les plus riches se retrouvèrent à faire face aux 99%, et durent admettre qu’ils ne pouvaient pas vivre sans cette masse d’esclaves à leurs services. Dans les restaurants, les hôtels qu’ils fréquentaient, il y avait toujours un serveur pour trébucher à leur table ou une femme de ménage pour faire leur lit en portefeuille. La nourriture placée dans les réfrigérateurs de leur chambre était avariée, les boissons alcoolisées coupées à l’eau ou d’autres substances moins neutres. Le simple fait de se nourrir devenait pour eux une problématique quotidienne, dans un amusant retournement de situation.
Pour éviter certaines dérives, quelques grands principes du mouvement des sans cravate furent édictés en préceptes : Non violence stricte, pas de conséquences irréversibles sur l’intégrité physique des personnes ou les systèmes visés, et surtout : pas de victime sans cravate !

La réaction des gouvernements fut entravée directement par le mouvement lui-même. Les discours étaient caviardés, rendus inaudibles ou détournés par la communauté. Les déplacements officiels prenaient des heures avec la complicité de certains policiers et militaires exténués par la succession des plans anti-terroristes et l’extension infinie de l’état d’urgence. Quelques plaintes furent déposées et des licenciements prononcés, mais grâce à un financement participatif qui reçut un large soutien, une caisse de solidarité permit à ceux qui s’étaient fait prendre de percevoir une compensation sous forme d’un revenu de base mensuel équivalent à leur salaire, déclenchant d’autres initiatives d’employés désinhibés.

Les mouvements féministes se félicitaient de cette mise au pilori de l’un des symboles vestimentaires de la domination masculine, et d’autres organisations syndicales ou partisanes essayèrent tant bien que mal de récupérer le mouvement, mais les revendications n’étaient pas assez claires et les actions trop hétéroclites pour être embrassées par un seul groupe organisé. Comme lors du mouvement Nuit Debout, les prises de parole de pseudo-représentants étaient huées et personne ne devait prétendre parler au nom des sans cravate. Chacun pouvait, du jour au lendemain, basculer dans l’activisme au gré des occasions qui se présentaient de ruiner la journée d’un cravateux, puis ne plus agir pendant des mois. Le mouvement était protéiforme, insaisissable.

La situation s’éternisait et les premières conséquences économiques devinrent mesurables : le PIB perdit 2 points en un an dans la plupart des pays touchés, et les projections des économistes n’étaient pas optimistes. Le gouvernement commença à lâcher du lest et recula sur certaines réformes, sans obtenir d’amélioration notable. La soif de redistribution ne s’arrêtait pas à la sphère économique, le pouvoir politique aussi devait être mieux partagé. Aucune élection ne pouvait avoir lieu puisque les meetings étaient devenus impossibles à tenir, les affiches instantanément décollées, les noms sur les bulletins remplacés au dernier moment par « Obi-Wan Kenobi » ou « Charlie Chaplin » par les fonctionnaires chargés de l’envoi des enveloppes en préfecture ou les agents de La Poste maintenant en CDD. Une mire apparaissait sur la télé dès qu’un responsable prenait la parole ou la bande-son était remplacée par un extrait de la série Kaamelott. Il était devenu quasi-impossible de trouver un technicien de l’audio-visuel, un intermittent du spectacle qui ne fut pas aussi militant actif des sans-cravate.

En quelques mois, tous les pays qui se prétendaient démocratiques furent paralysés, enlisés jusqu’au cou dans une crise dont on peinait à entrevoir l’issue. Comment satisfaire une absence de revendication ? Avec qui négocier une sortie de conflit ? La société avait précipité un effondrement devenu inéluctable après des années de gaspillage énergétique, de destruction de l’écosystème et d’augmentation des inégalités.

Des petits groupes auto-organisés, dans les villages, commencèrent à construire le monde d’après. Basés sur la coopération et l’entraide, et se passant de tout système de représentation, ils relocalisèrent la production alimentaire en veillant à sa soutenabilité. Les décisions étaient prises à l’unanimité ou rediscutées jusqu’à l’obtenir. Affranchis de la techno-structure qui a envoyé toute une civilisation dans le mur écologique et social, les femmes et les hommes ont repris leur destin en main. Enfin.

 

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Source : merome.net

 

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