Le rond-point du lien social retrouvé

On ne vit décidément pas dans le même monde… Quand je lis les commentaires des éditorialistes ou de certains autoproclamés intellectuels sur les « gilets jaunes », un profond sentiment de révolte m’envahit. Pourquoi ? Tout simplement car je suis convaincu qu’ils n’ont jamais mis le pied sur un rond-point, qu’ils n’ont jamais été au contact du mouvement depuis le 17 novembre. Et si c’était le cas, leur réflexion relèverait d’une profonde malhonnêteté. J’ai entendu les termes « fachos », « casseurs », « irresponsables », « ingrats », « complotistes »… Je n’ai rien vu de tout cela. Je ne parle pas là des quelques commentaires sur les réseaux sociaux, de personnes dont on ne sait même pas si elles participent réellement au mouvement. Je veux parler de ce que j’observe chaque jour sur les ronds-points, là où se trouvent les femmes et les hommes qui font cette mobilisation populaire inédite . Ce qui j’y vois est incroyable. Pour que vous compreniez, je vais vous raconter une histoire, tout ce qu’il y a de plus authentique. Celle du rond-point de Castillon-la-Bataille.

Alors, pour ceux qui ne connaissent pas (soit 95% de la population française), sauf peut-être pour la fameuse bataille, Castillon est situé aux confins de la Gironde, à la frontière avec la Dordogne. On pourrait penser que sa proximité géographique avec Saint-Emilion et ses terres viticoles en font une riche contrée. Que nenni, à Castillon, la vigne ne vaut rien et la commune est la 2ème la plus pauvre de Gironde, juste derrière Sainte-Foy, située à 20km à peine. À Castillon, un actif sur quatre est au RSA (1), le taux de chômage est de 26,9% (2) et la majorité des retraités sont à la pension minimum de retraite agricole (que le gouvernement a refusé d’augmenter malgré la promesse du candidat Macron) ou carrément au minimum vieillesse. Le castillonais est aussi une terre d’immigration. Des marocains pour la plupart, venus travailler dans les vignes il y a 40-50 ans. Nombreux sont ceux qui ont suivi depuis. En 2015 la ville comptait 491 immigrés (personnes nés à l’étranger) sur 3000 habitants (3). Au premier tour de la présidentielle de 2017, Marine Le Pen est arrivée en tête avec 30,93% des suffrages exprimés (4). Et c’est là, à mon sens, qu’est faite la première erreur des analystes. Si le mouvement des « gilets jaunes » est ancré dans les régions où le FN fait traditionnellement des scores élevés, c’est aussi et surtout dans ces territoires que l’abstention et le rejet de la politique (et des politiques) sont les plus élevés. Si on parle maintenant en terme d’électeurs inscrits, à Castillon et au premier tour toujours, l’abstention atteint 27,53% (contre 22,23% au niveau national), et Marine Le Pen est « seulement » à 22%. Oui c’est toujours (beaucoup) trop, mais il y a de nombreuses explications à cela, que vous allez comprendre plus bas. Ces deux chiffres traduisent en réalité un profond sentiment d’abandon et d’injustice sociale. Autant qu’un énorme fossé qui s’est creusé avec des élites politiques déconnectés des réalités des territoires, ruraux en particulier.

Mais revenons à notre rond-point ! Nous sommes le 19 novembre et l’appel lancé sur les réseaux sociaux ne semble pas avoir eu un immense écho à Castillon, même si certains habitants avaient manifesté dès le 17 à Libourne ou à Sainte-Foy. Incompréhensible pour Saïd, 18 ans, en apprentissage dans la restauration : « On est la 2ème ville la plus pauvre de Gironde et personne ne bouge ? Je devais faire quelques chose. » Il enfile son gilet et décide d’aller se positionner sur le seul rond-point du territoire situé sur la D936, l’axe Libourne – Bergerac (et sur la commune de Saint-Magne de Castillon en réalité) au niveau du Leclerc, le centre commercial, zone artisanale, station-service etc… le centre économique du secteur en somme. Il y restera seul (ou presque) pendant 3 jours. Jusqu’à ce que Jacky, bientôt 61 ans, chauffeur routier à la retraite le rejoigne : « Je ne pouvais pas laisser le jeune tout seul ». Le mouvement des « gilets jaunes » de Castillon est lancé et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Très rapidement ils sont une dizaine, puis une vingtaine. La communauté s’organise, liste des revendications, arrête les automobilistes pour discuter, construit un abri de fortune avec des palettes, des bâches, offre le café, installe un barbecue. Bientôt l’abri se transforme en une très belle cabane, une rotation s’opère selon les emplois du temps, ce véritable lieu de vie ne reste jamais inoccupé, y compris la nuit où chacun fait son tour de garde. Chaque soirée commence par une petite assemblée, on nomme des porte-parole dont Céline, 51 ans, productrice de plants et semences paysannes, fervente écologiste et organisatrice de la marche pour le climat locale. C’est peu dire que ce mouvement est hétéroclite. Mais l’impensable s’est produit et c’est Jacky qui en parle le mieux : « On habite tous dans le même coin et pourtant on ne se connaissait pas. Désormais tout le monde se parle ! Les gens s’arrêtent pour discuter, nous apportent à manger, une plâtrée de paella par-ci, une autre de couscous par-là, c’est magnifique. » Macron a réussi là où tous les syndicats et partis politiques ont échoué, il a recréé (malgré lui) le lien social ! Et les conséquences sont aussi importantes qu’inattendues.

Premièrement, le soutien de la population locale est quasi unanime, et pour l’avoir constaté cela donne presque des frissons. J’ai vu une mamie de 80 ans faire des tours de rond-point dans une petite cacahuète, son gilet jaune sur le tableau de bord, klaxonnant tout en levant le poing. J’ai vu des gens s’arrêter pour donner des cageots entiers de pommes, des poches de pain… juste comme ça, pour soutenir le mouvement à leur manière. Cette solidarité concerne toutes les communautés et j’y ajouterais même les gendarmes du coin, qui ne masquent pas leur sympathie pour le mouvement. Cela prouve à quel point ces gens-là se considèrent comme des « oubliés de la République », méprisés par les élites.
Deuxièmement, et c’est presque un paradoxe pour un mouvement né sur les réseaux sociaux, les échanges et les débats sont omniprésents, les portables quasiment absents, si ce n’est pour se tenir informés de l’état de la mobilisation au niveau régional et national et bien évidemment il n’y a pas de TV. Mais c’est surtout le fruit des discussions qui est enthousiasmant. On parle Démocratie, assemblée citoyenne, référendum d’initiative citoyenne etc… Le Peuple s’est réapproprié le débat public, la politique, dont il avait été si longtemps écarté.
Ce lien social retrouvé a une conséquence presque logique mais que plus personne n’attendait. Il a relancé la lutte des classes ! Sur le rond-point de Castillon, l’ennemi n’est plus l’autre, « l’arabe », « l’assisté » ou même « le facho ». Tout le monde a réalisé que l’ennemi était en haut, du côté de ceux qui avaient confisqué le pouvoir au profit de quelques-uns. On constate l’ampleur de l’injustice fiscale, dans un pays où les 10% les plus pauvres sont plus taxés que les ultra-riches. On comprend que le déficit public et la dette sont notamment la conséquence de la fraude et de l’optimisation fiscale des multinationales et non pas de la faute de celui qui touche le RSA. Le Peuple s’est réveillé, enfin !

Ce lundi (17 décembre), nos « gilets jaunes » organisaient une assemblée citoyenne dans la salle des fêtes de Castillon. Au moins 130 personnes ont répondu à l’appel. Au menu, des discussions par groupes sur les motivations et les revendications de chacun, puis une restitution devant l’assistance, et enfin un débat public sur les principaux thèmes abordés. Quel bonheur d’assister à la (re)naissance de la démocratie, là où je n’aurais jamais imaginé que cela puisse arriver. Les participants sont unanimes, ils ont aimé l’exercice, et prévoient déjà de renouveler l’expérience. Avec en ligne de mire le RIC, au niveau national, mais aussi, pourquoi pas, des listes citoyennes participatives pour 2020 à Castillon et dans les villages alentour.

J’en suis convaincu, les « gilets jaunes » ont déjà acté leur plus grande victoire et rien ni personne ne pourra l’effacer. Ils ont renoué le lien social, partout sur le territoire, et se sont réappropriés le débat public. Ainsi, ils ont posé les jalons de la démocratie citoyenne. Il y aura un avant et un après « gilets jaunes » dans l’Histoire politique de notre pays.

Au moment même où j’écris ces lignes, j’apprends que les gilets jaunes de Castillon ont été délogés de leur rond-point par les gendarmes (lesquels auraient brusquement changé de ton à leur égard), sur ordre du ministre de l’Intérieur. Ils ne gênaient pourtant en rien la circulation et n’étaient pas installés sur un terrain communal. Ils me confirment être plus déterminés que jamais à poursuivre la mobilisation.

Références :

1. Carte de la pauvreté en Aquitaine : où habitent les bénéficiaires du RSA ? : https://www.sudouest.fr/2014/12/03/la-carte-de-la-pauvrete-en-aquitaine-ou-habitent-les-beneficiaires-du-rsa-1756474-2889.php
2. Emploi et chômage à Castillon-la-Bataille : http://www.linternaute.com/ville/castillon-la-bataille/ville-33108/emploi
3. Population de Castillon-la-Bataille : http://www.linternaute.com/ville/castillon-la-bataille/ville-33108/demographie
4. Résultats de l’élection présidentielle 2017 à Castillon-la-Bataille : https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Presidentielles/elecresult__presidentielle-2017/(path)/presidentielle-2017/075/033/033108.html

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Une réaction sur “Le rond-point du lien social retrouvé”

  1. DUVAL

    Merci pour votre témoignage sur une réalité historique bien vivante que beaucoup trop d’intellectuels, de journalistes, mais aussi de « stars » du grand écran du sport et de la chanson, méprisent, ou au mieux ignorent. Ils sont ingrats, lâches, peureux ou ne comprennent rien aux évènements historiques.
    Le mouvement des GJ est un mouvement tout neuf fait d’effervescence et de découvertes, animé par le peuple, pour le peuple dans lequel chacun peut, au hasard des rencontres et manifestations, puiser à la source de l’expérience des autres, le sens de notre histoire commune passée à relier au présent. C’est un lieu unique ou chacun s’exprime sur ses propres sentiments d’injustice sur les thèmes choisis qui le sensibilisent. C’est ce qui perturbe nos politologues habituels. Autant de gilets jaunes que de façons d’exprimer sa colère et ses espoirs. Absence de repérage politique conventionnel donc difficilement saisissable par les politologues habituels. Dommage pour eux…

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