L’état (d’urgence) de la France, édition 2019.

En 2019, la peur de la fin du monde côtoie désormais les angoisses de la fin du mois. À l’échelle de la planète, presque deux tiers des populations d’animaux sauvages ont disparu en moins d’un demi-siècle (1). Les populations d’abeilles, d’insectes en général ou d’oiseaux, entre autres, s’effondrent. Dans 30 ans, il y aura davantage de plastique que de poissons dans les océans (2). La pollution de l’air, des sols et de l’eau (3) constituent autant de menaces mortelles pour les générations futures. Si les écosystèmes subissent une telle pression, c’est au nom d’une prospérité économique très inégalement répartie. Alors que les plus hauts patrimoines ne cessent de croître partout dans le monde, même des pays parmi les plus riches connaissent de graves difficultés. Dans les grands médias, la France est régulièrement présentée comme un pays surendetté et ne disposant d’aucune marge de manœuvre. Le gouvernement serait obligé de réduire les dépenses publiques s’il veut financer une transition écologique. Qu’en est-il en réalité ? On fait le point.

Finances publiques : (encore) le casse du siècle ?

Pour bien comprendre, il faut regarder le projet de budget de l’État pour 2019. Les recettes prévues s’élèvent à environ 290 milliards d’euros, contre 390 milliards de dépenses (4). Les principales recettes sont la TVA (130 milliards), l’impôt sur le revenu (70 milliards) et l’impôt sur les sociétés (30 milliards). Parmi les dépenses, environ 50 milliards sont consacrés à l’enseignement scolaire, 35 à la défense, 30 à la recherche et à l’enseignement supérieur ou encore 7 à la justice. Concernant le budget de la sécurité sociale, il sera à l’équilibre en 2019 avec environ 510 milliards d’euros de recettes et de dépenses (5), malgré une fraude patronale aux cotisations sociales (de la fausse déclaration au travail illégal) qui coûterait au moins 20 milliards d’euros par an (6).

Quelles sont les conséquences sur la dette ?

290 milliards d’euros de recettes pour 390 milliards de dépenses dans le budget général de l’État, cela engendre un déficit public de l’ordre de 100 milliards d’euros en 2019 (contre environ 80 milliards en 2018 et moins de 70 milliards en 2017). Une fois empruntés, ils seront ajoutés à la dette publique, laquelle pèse déjà aujourd’hui plus de 2 350 milliards d’euros (7). En 2019, les seuls intérêts de cette dette vont coûter plus de 40 milliards d’euros, soit quatre fois le budget consacré à l’écologie et au développement durable. Néanmoins, on ne peut pas parler d’État en faillite. Le patrimoine total des administrations publiques et des ménages français dépasse les 12 000 milliards d’euros, soit six fois le montant de la dette publique (8). La dette est avant tout un moyen de pression utilisé auprès du grand public par des politiciens au service de grandes puissances d’argent qui cherchent notamment à mettre la main sur certains services publics.

Faut-il donc faire des économies ?

Comment ? En diminuant encore le nombre de services publics dans les territoires ruraux ? En fermant encore des écoles, des maternités ou des hôpitaux publics ? En aidant encore moins les personnes malades ou en situation de handicap, les retraités, les chômeurs, les étudiants, les travailleurs ou les petites entreprises ? En exerçant toujours plus de pression sur des militaires ou des policiers détournés de leurs vrais métiers ? En cessant d’entretenir des routes et des ponts ? S’il est indéniable que la lutte contre le gaspillage pourrait permettre d’économiser quelques millions d’euros dans certaines administrations, force est de constater que c’est surtout du côté des recettes qu’il y a un grave problème.

Quelle est la principale cause de ce déficit public de 100 milliards en 2019 ?

L’évasion et l’optimisation fiscale agressive des multinationales (80 milliards par an) ainsi que la fraude fiscale de riches particuliers représentent un manque à gagner global estimé à 100 milliards d’euros chaque année (9). C’est presque 140 fois le montant cumulé des fraudes détectées à la Sécurité sociale et à Pôle Emploi en 2016 (10). 100 milliards par an, c’est un préjudice de 221 euros par mois pour chacun des 37,7 millions de foyers fiscaux français. À eux seuls, les 3520 ménages français les plus riches cacheraient pas moins de 140 milliards d’euros dans des paradis fiscaux (11).

N’est-il donc pas pertinent de vouloir baisser à tout prix les dépenses publiques ?

Non, il faudrait au contraire augmenter les recettes en luttant pour que tout le monde paie ses impôts, y compris les multinationales et les plus fortunés. Si ces 100 milliards d’évasion fiscale venaient plutôt remplir les caisses de l’État, le budget serait à l’équilibre. Il n’y aurait donc ni déficit, ni augmentation de l’endettement. D’après une étude très récente, le montant du préjudice s’élèverait même à 120 milliards d’euros chaque année (12). Avec une méthode de calcul différente, on peut même atteindre le chiffre à peine croyable de 200 milliards par an (13). Et ce n’est pas tout. En réformant l’impôt pour plus de justice, en supprimant les niches fiscales injustes ou inefficaces, en taxant les transactions financières ou en cessant de subventionner les énergies fossiles, 100 autres milliards pourraient être ajoutés chaque année aux recettes de l’État (9). La dette publique de la France est donc en grande partie illégitime. Elle n’est pas celle des Français.

La France n’est-elle pas un enfer fiscal ?

Cet argument ne tient pas une seule seconde, et encore moins lorsqu’il est brandi par un exilé fiscal. Cause et conséquence sont inversées. C’est justement parce que 100 milliards d’euros échappent chaque année à l’État que la pression fiscale est forte pour celles et ceux qui contribuent au fonctionnement de la société. Dans un centre-ville, on peut voir une multinationale évadée fiscale à côté d’un petit commerçant qui n’est pas épargné par l’impôt sur les bénéfices. Même la concurrence, pourtant si chère aux « libéraux », est totalement faussée. Or, si la multinationale payait sa part, comme tout le monde, l’effort serait alors partagé. Le taux d’imposition légal pourrait mécaniquement être diminué, et la France ne pourrait alors plus être qualifiée d’enfer fiscal par ceux qui en sont les principaux responsables.

Cela n’entraînerait-il pas des destructions d’emplois dans les grands groupes et une hausse du chômage ?

Il s’agit d’un chantage auquel il ne faut absolument pas céder, car l’évasion fiscale est justement la première cause du chômage de masse. Il vaut mieux se demander combien d’emplois n’existent plus dans les services publics ou n’existent pas dans les très petites, petites et moyennes entreprises (TPE-PME) parce qu’elles croulent sous une pression fiscale injuste. Rappelons que plus de 70 % de l’emploi dans le secteur privé en France, pays qui compte plus de 5 millions de chômeurs pour seulement 150 000 à 250 000 postes non pourvus (14), est concentré dans ces plus petites entreprises (15). Forcément, sans évasion fiscale, et donc avec une baisse des taux d’imposition, de l’emploi y serait massivement crée. Le commerce en circuits courts exploserait. Des initiatives locales moins gourmandes énergétiquement se développeraient partout sur le territoire et constitueraient des alternatives responsables aux produits fabriqués à l’autre bout du monde puis importés par des porte-conteneurs géants. Il ne faut pas non plus oublier « l’utilité » du chômage pour les grandes puissances d’argent et leurs relais politiques. Un taux élevé de demandeurs d’emploi permet de tirer les rémunérations et les conditions de travail vers le bas grâce à la mise en concurrence des travailleurs. Ainsi, dans des pays qui ont déjà subi les réformes ultra-libérales comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, le chômage a certes baissé mais le nombre de travailleurs pauvres a explosé (16). En réalité, le meilleur moyen de lutter contre la précarité et la pollution, c’est de faire la guerre aux évadés fiscaux.

Pourquoi la lutte contre l’évasion fiscale n’est-elle pas la priorité ?

Par manque de réelle volonté politique face à la toute-puissance des multinationales. Les grandes puissances d’argent ont une emprise sur les deux grands partis de droite et de gauche qui avaient l’habitude de se partager le pouvoir. Depuis longtemps, au moment des élections, le parti d’extrême-droite était agité tel un chiffon rouge afin de provoquer un « sursaut démocratique » et d’assurer la victoire de la « droite républicaine » ou du Parti socialiste. Lorsque les milieux d’affaires ont compris, sous le mandat de François Hollande, que jouer avec le feu ne suffirait peut-être plus, l’idée de fabriquer un nouveau candidat comme un produit s’est imposée. Il devait être jeune, dynamique, issu de la société civile, ni de droite, ni de gauche, etc. La suite, tout le monde la connaît. Aujourd’hui plus que jamais, de l’Élysée (17) au Parlement, en passant par Matignon et les différents ministères, on ne compte plus celles et ceux qui sont liés aux grandes multinationales. Même le président de l’Union européenne est personnellement impliqué dans le scandale de l’évasion fiscale (18). Ces gens-là n’ont aucun intérêt à voir ce sujet faire son entrée dans le débat public. L’ampleur du pillage et ses conséquences doivent être en permanence masqués par de grands discours plein de bonne volonté ou le déclenchement de polémiques inutiles. On invente en permanence un nombre incalculable de raisons totalement fausses aux problèmes du pays en omettant systématiquement la principale, ces 100 milliards qui s’envolent chaque année vers des paradis fiscaux.

Peut-on lutter contre l’évasion fiscale sans changer la loi ?

Si tout le monde réalisait vraiment l’ampleur du phénomène, on pourrait lutter contre les multinationales et l’évasion fiscale sans même attendre que les élus votent des lois. Chaque personne dotée du strict minimum de bon sens se dirait alors : « Aussi longtemps que je devrai payer plus d’impôts et de taxes pour compenser ce qu’ils refusent de payer, je ne consommerai plus leurs produits. » Cela s’appelle « se gouverner soi-même », et on parle bien ici de boycott (19). Frapper ces multinationales au portefeuille serait sans aucun doute une stratégie extrêmement efficace. Une baisse sensible du chiffre d’affaires des grands groupes entraînerait l’impossibilité de verser des dividendes aux actionnaires. Ils devraient alors réagir très vite. Soit ils paient, soit ils partent. Le boycott, c’est l’arme fatale dans une société de consommation.

Et si certaines entreprises partent plutôt que de payer leurs impôts ?

On parle d’impôts sur les bénéfices, cela veut donc dire qu’il y a des bénéfices. S’imaginer que les grands groupes vont abandonner des milliards d’euros de profits potentiels sur un marché aussi important que celui de la France simplement parce qu’il y en aurait un peu moins, c’est une malhonnêteté intellectuelle. Mais nous ne sommes pas obligés de retenir tout le monde, car il ne s’agit pas que de grandes firmes qui plombent notre budget, détruisent notre économie et nos services publics. Il s’agit également de groupes aux pratiques souvent parfaitement indéfendables (20) qui, pour éviter d’avoir à se confronter à la justice, incitent les États à programmer leur propre impuissance en signant des traités instaurant des tribunaux privés (21) ou des directives protégeant le « secret des affaires » (22). Si certaines multinationales décidaient de réduire la voilure, elles libéreraient alors des locaux dans des endroits stratégiques pour des activités plus utiles à la société (23).

Les grands médias ne font-ils pas bien leur travail sur l’évasion fiscale ?

C’est délicat. Le fait que la quasi-totalité des grands médias français soient détenus par une poignée d’industriels (24) qui pratiquent l’évasion fiscale est un grave problème. Tout d’abord, il ne faut pas sous-estimer le nombre de personnes présentées comme cultivées ou expertes et qui ignorent les deux chiffres fondamentaux du déficit public et de l’évasion fiscale. Ensuite, pour celles qui n’ignorent rien de ce fléau et qui travaillent dans des médias détenus par des champions de l’évasion fiscale, on peut imaginer que la situation doit parfois être compliquée. Un journaliste grand public sait pertinemment qu’il mettrait sa carrière et/ou sa sécurité financière en danger s’il faisait de ce sujet son cheval de bataille. Il y a également les risques de procédures-bâillons (25), quand ce n’est pas pire. À cela, il faut ajouter les pressions qu’une rédaction peut subir de la part de sa régie publicitaire. Les grands médias sont déficitaires et vivent de la publicité. Dire du mal d’une entreprise qui débourse des millions d’euros chaque année dans ce secteur est donc très risqué (26). Il faut bien comprendre que si des industriels milliardaires ou des banques acceptent de perdre de l’argent dans des médias qui ne sont pas rentables, c’est qu’ils y gagnent autre chose.

Source : Le Monde diplomatique et Acrimed (24)

Y a-t-il de la malhonnêteté chez certains « grands journalistes » ?

Il est indéniable que quelques « éditocrates » vedettes sont tout à fait malhonnêtes. Ces derniers font beaucoup de mal à la profession et ne font clairement pas le même métier que les journalistes qui prennent encore des risques pour révéler des scandales. Ces gens-là se moquent de la vérité. On peut les entendre dire qu’en s’attaquant aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), le gouvernement lutte contre l’évasion fiscale. Or, les géants du fast-food, de l’habillement, de l’ameublement ou les banques ne sont pas des GAFAM, et ne sont donc pas concernés par ces mesures. Ils peuvent également disserter pendant des heures lorsqu’une vitre est brisée pendant une manifestation, mais ne parlent jamais de l’ampleur de la casse sociale ou de la destruction du monde par les multinationales. Ils utilisent quelques mots-clés pour tenter de décrédibiliser quiconque ne pense pas comme eux. Dire que les élus ne représentent plus le peuple aujourd’hui, c’est du « populisme ». Affirmer que la baisse des dépenses publiques n’est pas la seule option, c’est de la « démagogie ». Émettre l’hypothèse que la société pourrait mieux fonctionner, c’est de « l’utopie ». Ils n’ont pas compris qu’aujourd’hui, les utopistes sont ceux qui pensent qu’ils vont pouvoir continuer à semer la misère et le chaos sans que les peuples ne se révoltent.

Comment ces « éditocrates » imposent-ils le dogme néo-libéral ?

En martelant cette idée folle que la croissance infinie du PIB (le produit intérieur brut est la somme des richesses créées au cours d’une année) est possible dans un monde aux ressources limitées et qu’elle est une obligation vitale pour la société. Mais imaginons par exemple que chaque ville, plutôt que d’effectuer des appels d’offres auprès de grands groupes privés mondialisés, puisse librement nouer des relations avec des agriculteurs locaux afin d’approvisionner ses cantines d’écoles et administrations publiques. Les produits locaux étant moins longtemps conservés, on aurait besoin de moins d’électricité, et donc, à terme, de centrales nucléaires. Le local, c’est aussi moins de transports, donc moins de camions sur les routes, moins d’essence brûlée, moins de pétrole importé, moins d’ingérences dans certains pays étrangers et moins de conflits. Bien entendu, il y aurait moins de pollution, donc moins de gens malades et moins de médicaments vendus. La simple généralisation d’une mesure de bon sens comme celle-ci aurait très certainement un impact négatif sur la croissance de l’économie, mais serait pourtant profitable à la population. Si la croissance est présentée comme un Graal, c’est parce qu’elle permet le remboursement des crédits sur lesquels elle est assise et fait exploser les rémunérations des actionnaires et de dirigeants devenus surpuissants. Or aujourd’hui, il ne faut pas produire toujours plus, il faut répartir mieux (27).

Le modèle World3

Faudrait-il alors aussi partager le temps de travail ?

C’est inéluctable. Une société qui a produit l’ensemble des biens et services nécessaires à son bon fonctionnement s’arrête de travailler si elle est libre. Dans le cas contraire, si elle continue de produire, dans le seul but d’enrichir des actionnaires, au détriment de l’intérêt de général, de la santé publique et de l’environnement, c’est qu’elle est l’esclave de quelques maîtres. Sans le fonctionnement actuel du système monétaire, la quête de profits, les effets de mode, l’obsolescence programmée ou le gaspillage massif inhérent à la société de consommation, une moindre quantité de travail suffirait à loger, nourrir, éduquer et soigner tout le monde. Avec une répartition plus juste des richesses, le temps de travail pourrait donc être diminué et mieux réparti, laissant à chacun plus de temps libre pour vivre sa vie. L’autogestion des entreprises et le salaire à vie (28) pourraient accompagner cette transition.

Les multinationales sont-elles le plus grand fléau des temps modernes ?

Ces firmes sont le bras armé d’un capitalisme sauvage. Dans l’espoir de transformer toujours plus de citoyens en simples consommateurs, elles nous inondent de publicités. Notre libre arbitre est mis à mal. Trouver « cool » des chaussures de marque fabriquées par des enfants réduits en esclavage, ce n’est pas normal. Rêver d’avoir un 4×4 quand on habite en ville ou de pouvoir prendre l’avion plusieurs fois par an, ce n’est pas normal non plus. Banaliser la consommation de viande, et encore plus lorsqu’elle est issue d’élevages industriels dans lesquels les animaux vivent et meurent dans des conditions insupportables, c’est insensé. Pourtant, ce mode de vie si nuisible est encore et toujours présenté comme moderne et, surtout, comme le seul possible. Dans une démocratie, une population correctement informée ne se laisserait jamais influencer dans de telles proportions.

Le Président de la République n’est-il pas démocratiquement élu ?

Non. La notion de « démocratie représentative » est une tromperie. Emmanuel Macron a conquis le pouvoir en 2017 avec les suffrages de seulement 18,2 % des inscrits au premier tour de l’élection présidentielle (29). Au second tour, seulement 18 % de ses électeurs ont voté pour lui par adhésion à son projet, soit moins de 8 % des inscrits (30). Quant à ses troupes, elles ont obtenu la majorité des sièges à l’Assemblée nationale grâce aux voix de seulement 13 % des inscrits au premier tour des élections législatives (31). Le pouvoir dont disposent ces gens ne repose sur aucune légitimité démocratique. La démocratie, c’est le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Donc, dans une démocratie, quand les gens votent, c’est pour choisir la loi, pas pour choisir qui va les représenter. Quand on vote pour choisir ses représentants, le régime est représentatif. Et qu’on ne fasse pas le coup de comparaison avec les dictatures, car il s’agit d’une caricature. Le régime représentatif, ce n’est ni la démocratie, ni la dictature, c’est le régime représentatif, point.

Pourquoi le régime représentatif est-il présenté comme une démocratie ?

Changer le sens des mots est une ficelle vieille comme le pouvoir. Lorsque tout est fait, depuis l’école puis dans les grands médias, pour nous faire croire que nous vivons dans une démocratie, on finit par y croire. On se dit alors que le pouvoir est légitime. D’ailleurs, on aurait le choix entre ça ou la dictature. Or, quand on sait qu’on vit dans un régime représentatif, on sait alors aussi qu’on ne vit pas en démocratie. On peut alors se demander à quoi pourrait bien ressembler une démocratie, une vraie. Et on réalise alors qu’une alternative positive est possible. Et comme un pouvoir ne tient bien souvent que parce que suffisamment de monde croit en sa légitimité, son pire cauchemar est que plus personne n’y croit. Car il devrait alors soit laisser sa place, soit dévoiler son côté autoritaire et violent (32).

Le langage est-il utilisé comme une arme par le pouvoir ?

Bien entendu. Au cours des dernières décennies, c’est tout un pan du vocabulaire courant qui s’est transformé (33). Dans la bouche des politiciens ou des éditocrates, les « gardiens de la paix » sont devenus des « forces de l’ordre », les « cotisations sociales » sont désormais des « charges sociales », la « vidéo-surveillance » s’est muée en « vidéo-protection », le mot « anarchie » est constamment employé à tort en lieu et place du mot « anomie » pour désigner le chaos ou le désordre social, etc. Les exemples sont innombrables et rappellent bien entendu la novlangue décrite par Georges Orwell dans son roman « 1984 ». On attribue également les mêmes qualificatifs à des personnes que tout oppose, comme le mot « extrémiste ». Ainsi, une personne qui milite contre la toute puissance des banques et des multinationales, la souffrance animale ou la destruction de l’environnement est considérée comme faisant partie des « extrêmes », au même titre qu’une personne qui voudrait qu’on laisse mourir en mer des êtres humains qui fuient la misère ou la guerre.

La situation peut-elle déraper ?

Sans basculement vers un pouvoir démocratique, cela semble malheureusement possible. Le pouvoir représentatif permet aux plus riches de contrôler le pouvoir politique, notamment grâce au monopole des médias, au pantouflage, au lobbying ou aux financements de partis et de campagnes électorales. Par définition, si les élus représentent les intérêts de ceux qui les ont fait élire, ils ne représentent donc pas l’intérêt général. Cela crée inéluctablement des tensions au sein de la population lésée. Le pouvoir tente alors de diviser pour mieux régner. Cela implique l’invention de boucs-émissaires, comme les étrangers, créant ainsi un terreau fertile dans lequel peuvent proliférer les idées d’extrême-droite. On monte également les travailleurs contre les chômeurs ou ces mêmes chômeurs contre les fonctionnaires.

Faut-il sortir de l’Union européenne ?

Si l’Union européenne constitue bien aujourd’hui une structure qui protège les multinationales et permet l’évasion fiscale, la solution miracle qui consisterait à en sortir pour tout régler est une vue de l’esprit. Si le système représentatif interne à la France ne change pas, les grands groupes et les particuliers les plus fortunés trouveraient facilement et rapidement d’autres moyens d’échapper à l’impôt, quand bien même la France ne ferait plus partie de l’Union européenne. Une transformation concrète de la société implique une totale refonte de toutes les institutions. Un jour, l’Europe disposera peut-être d’une Constitution qui garantira l’autonomie fiscale, de larges compétences, le tirage au sort des assemblées ou le mandat impératif à des communes et des régions qui seront devenues le cœur des infrastructures politiques. Mais il est impossible d’affirmer d’où viendra le changement. D’un grand pays européen qui servira d’exemple en portant au pouvoir par les urnes une force nouvelle chargée de convoquer d’une assemblée constituante ? D’une reprise en main progressive des communes par les citoyens à travers des assemblées populaires, de l’engagement associatif, du boycott et des élections locales ? D’une nouvelle crise financière, vaste purge dont les prédateurs sortent toujours renforcés, qui pourrait être celle de trop ? Quoi qu’il en soit, tout doit être mis en œuvre pour que l’ouverture aux autres l’emporte sur le repli sur soi. En piratant le système de l’intérieur, en se levant avec les autres peuples européens plutôt que face à eux, il serait peut-être possible d’éviter que le pire se produise à nouveau.

Si on arrête de se diviser, c’est gagné ?

Non. Et les exemples qui le prouvent sont infinis. Quand bien même une majorité de la population serait fédérée vers un but commun, à savoir changer la Constitution pour abolir le régime représentatif, lutter contre l’évasion fiscale ou libérer la presse du joug des financiers, ainsi que sur les moyens concrets d’y parvenir, la situation pourrait rester tendue un bon moment. On ne compte plus les fois où ceux qui voulaient s’accrocher au pouvoir à tout prix pour préserver leurs intérêts de classe se sont volontairement accoquinés avec des fascistes pour anéantir une vague démocratique. Même en Europe, s’imaginer qu’un tel scénario est impossible serait une grave erreur. On ne se sait jamais où tombera la première goutte qui débordera du vase. Il faudra donc rester très vigilants.

Moralité ?

La situation actuelle n’a rien d’accidentelle (34). L’évasion fiscale est érigée en système, y compris au sein de l’Union européenne, par les grandes firmes et des politiciens complices. Ces grands groupes appauvrissent ainsi les États, ce qui sert de prétexte pour affirmer qu’il faut faire des économies. Les services publics sont ensuite progressivement démantelés pour finalement terminer dans le giron du privé, qui pourra en tirer des bénéfices considérables. Les acquis sociaux sont attaqués dans des proportions insensées et l’instauration d’un état d’urgence permanent sert à réprimer toute contestation (35). Les principales armes de ceux qui détiennent le vrai pouvoir sont les multinationales, les médias de masse et le régime représentatif. L’heure est à l’union de toutes les forces démocratiques. Les querelles doivent laisser place à la résistance. L’avènement de la démocratie et la lutte contre les crises sociales et environnementales constituent désormais des urgences vitales.

(1) « La Terre a perdu 60 % de ses populations d’animaux sauvages depuis 1970 », sur FranceInfo : https://www.francetvinfo.fr/animaux/la-terre-a-perdu-60-de-ses-populations-danimaux-sauvages-depuis-1970_3009153.html

(2) « Plus de plastique que de poissons dans les océans d’ici 2050 », sur Mr Mondialisation : https://mrmondialisation.org/plus-de-plastique-que-de-poissons-dans-les-oceans-dici-2050/

(3) « Atlas de la France toxique », par l’association Robin des bois : http://www.robindesbois.org/atlas-de-la-france-toxique-2/

(4) PLF 2019, chiffres clés : https://www.performance-publique.budget.gouv.fr/sites/performance_publique/files/files/documents/actualites/PLF2019/chiffrescles_plf2019.pdf

(5) Budget 2019 de la Sécurité sociale (article 32) : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/12/22/CPAX1824950L/jo/texte

(6) Rapport de la Cour des comptes sur la Sécurité sociale (septembre 2014, page 128) : https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/144000552.pdf

(7) Compteur de la dette publique française : http://www.dettepublique.fr/

(8) Thomas Piketty, « Le capital au XXIe siècle ».

(9) Enquête « Rendez l’argent », par Attac France (Officiel) : https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/rendez-l-argent

(10-1) Fraude aux prestations sociales servies par les organismes de sécurité sociale : https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/dnlf/Fiche_Fraude_aux_prestations_sociales_Chif_2016.pdf

(10-2) Fraude à Pôle emploi : https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/dnlf/actualisation_chiffre_prestation_pole_emploi_0.pdf

(11) « Les 3.520 ménages les plus riches de France planquent… 140 milliards d’euros dans les paradis fiscaux ! », sur Marianne : https://www.marianne.net/economie/les-3-520-menages-les-plus-riches-de-france-planquent-140-milliards-d-euros-dans-les

(12) « 825 milliards manquent à l’Europe », sur L’Humanité : https://www.humanite.fr/evasion-fiscale-825-milliards-manquent-leurope-667176

(13) « Fraude et évasion fiscale en France : 200 milliards par an ? », sur le blog d’Alternatives Économiques : https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2017/06/28/fraude-et-evasion-fiscale-en-france-200-milliards-par-an

(14) « 600 000 offres d’emplois ne seraient pas pourvues en France, est-ce vrai ou faux ? », sur Europe 1 : https://www.europe1.fr/emissions/Le-vrai-faux-de-l-info2/600000-offres-demplois-ne-seraient-pas-pourvues-en-france-est-ce-vrai-ou-faux-2979554

(15) Tableaux de l’économie française, édition 2017, par l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2569436?sommaire=2587886

(16) « La France va-t-elle suivre le modèle allemand et transformer ses chômeurs en travailleurs pauvres ? », sur Basta : https://www.bastamag.net/La-France-va-t-elle-suivre-le-modele-allemand-et-transformer-ses-chomeurs-en

(17) Question de Raphaël Halet, lanceur d’alerte Luxleaks, à Emmanuel Macron : https://www.youtube.com/watch?v=0CdhzREjgFA&t=3s

(18) Juncker au centre d’un scandale fiscal impliquant 340 multinationales, sur Politis.fr : https://www.politis.fr/articles/2014/11/juncker-au-centre-dun-scandale-fiscal-impliquant-340-multinationales-28907/

(19) Découvrez i-boycott.org : https://www.i-boycott.org/

(20) Découvrez L’observatoire des multinationales : http://multinationales.org/

(21) « Multinationales : le pouvoir hors-les-lois », par DataGueule : https://www.youtube.com/watch?v=qeMjaNxENY8&t=153s

(22) « La loi secret des affaires », par La Barbe (avec Osons Causer, Et tout le monde s’en fout…) : https://www.youtube.com/watch?v=wRCKJkjiiNg

(23) Découvrez des alternatives sur Reporterre : https://reporterre.net/Alternatives

(24) Médias français : qui possède quoi, par Le Monde diplomatique et Acrimed : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

(25) « Procédures bâillons et indépendance de la presse », sur MetaMorphosis, collectif de lanceurs d’alerte : http://meta-m.org/index.php/2018/01/24/procedures-baillons-et-independance-de-la-presse/

(26) Les 5 filtres des médias de masse, par Noam Chomsky : https://www.youtube.com/watch?v=zQJNJzLvr9E&t=5s

(27) « En finir avec les inégalités extrêmes », par Oxfam : https://www.oxfam.org/fr/rapports/en-finir-avec-les-inegalites-extremes

(28) Bernard Friot, « Théorie du revenu universel », chez Thinkerview : https://www.youtube.com/watch?v=zrS-OkFTLkc

(29) Résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2017 : https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-elections/Election-presidentielle-2017/Election-presidentielle-2017-resultats-globaux-du-premier-tour

(30) « Présidentielle 2017 – Second tour, décrypter le vote des Français », sur BVA : https://www.bva-group.com/sondages/presidentielle-2017-2nd-tour-decrypter-le-vote-des-francais/

(31) Résultats du premier tour des élections législatives de 2017 : https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Legislatives/elecresult__legislatives-2017/(path)/legislatives-2017/FE.html

(32) « Droit de manifester en France », par Amnesty International : https://www.amnesty.fr/dossiers/droit-de-manifester-en-france

(33) « Novlangue de bois et résistance », sur DataGueule : https://www.youtube.com/watch?v=bliStO5z5dY&t=249s

(34) Le néolibéralisme est un fascisme, sur Les Crises : http://www.lesoir.be/archive/recup/1137303/article/debats/cartes-blanches/2016-03-01/neoliberalisme-est-un-fascisme

(35) [Gilets jaunes] « Violences policières : non, les forces de l’ordre n’ont pas seulement répondu à des agressions, comme le dit le gouvernement », sur Libération : https://www.liberation.fr/amphtml/checknews/2019/02/23/violences-policieres-non-les-forces-de-l-ordre-n-ont-pas-seulement-repondu-a-des-agressions-comme-le_1710099

(36) « Effondrement de la civilisation ? », par Pablo Servigne sur Thinkerview : https://www.youtube.com/watch?v=5xziAeW7l6w

Cet article est également disponible sur :

– L’huile dans les rouages : https://lhuiledanslesrouages.fr/2017/09/letat-durgence-de-la-france/

– le Blog Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/jerome-antoine/blog/040319/letat-durgence-de-la-france

[Photo en une : Attac]

Partagez cet article !

Une réaction sur “L’état (d’urgence) de la France, édition 2019.”

  1. L amouller

    Bizarre de consacrer un article à l évasion fiscale et d oublier d enquêter sur les dépenses des mairies, communauté, département, région état.
    Il n y a plus que les journalistes qui trouvent normal que les collectivités paient des factures du double voire du triple du vrai prix payé par les privés.
    Pourtant si le vrai prix était payé le budget serait excédentaire.
    Pourquoi ce silence?

Répondre à L amouller Annuler la réponse